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Linda Sanchez 

Pirouettes 

25 avril - 20 juin 2026


La nouvelle exposition de Linda Sanchez à la galerie Papillon s’inscrit dans le prolongement de recherches menées lors de sa résidence à la cristallerie de Saint-Louis, tout en opérant un déplacement vers des formes plus fragmentaires, ouvertes et hétérogènes. Là où le cristal en fusion imposait un régime de flux continu et de rotation, l’exposition actuelle déploie un ensemble de pièces qui, sans renoncer à cette logique du cycle et de la transformation, introduisent des discontinuités, des écarts et une attention accrue aux surfaces, aux revers et aux états intermédiaires de la matière.

L’accrochage assume une réflexion précise sur la circulation du regard et la cohabitation des œuvres. Au fond de l’espace, une trentaine de toupies en cristal (Les Bousillés, 2025) témoignent de cette longue résidence à Saint-Louis, où l’artiste a travaillé sur ces formes qui "cristallisent" le mouvement, l’équilibre instable, l’effet de répétition et la prise de risque. Une toupie en cristal n’est-elle pas, par nature, un objet paradoxal, sa rotation flirtant à tout moment avec sa possible chute ? Mais pour Linda, la fragilité, le "cassable", deviennent toujours des éléments structurants de l’œuvre, qu’ils soient réels ou possibles, tout autant que les réfractions lumineuses et les ondes projetées au sol lorsque les objets sont mis en rotation. Ici immobiles, elles dialoguent avec une projection vidéo qui les met en mouvement, révélant la richesse de leurs effets cinétiques.

Autour de cet ensemble important s’organisent d’autres séries, comme les carreaux de faïence (Tiles tales, 2026) qui marquent une nouvelle étape dans les réflexions de l’artiste. En s’intéressant non pas à leur face visible mais à leur revers, Linda Sanchez révèle des trames, des logos et des matrices habituellement dissimulés de ces carreaux produits en série. Son geste consiste à enduire puis à poncer le dos pour faire émerger leur structure latente, produisant des motifs à la fois abstraits et profondément ancrés dans une histoire industrielle. Accrochés sans dispositif de dissimulation, les carreaux assument leur statut d’objets trouvés puis transformés par des gestes simples. Leur présentation souligne une tension entre répétitions sérielles et singularité accidentelle, sorte de revers de l’artisanat, rapprochant le travail de Linda Sanchez d’une sensibilité minimaliste et processuelle, qui pourrait aussi évoquer les structures modulaires de Donald Judd et, plus largement, l’histoire d’une abstraction radicale.

Sur ce même support, elle poursuit par ailleurs la série Coup sur coup, où la logique de la fissure vient perturber celle de la trame, dans des jeux de symétrie et de correspondances formelles uniquement produits par des gestes dont la délicate violence nécessite une précision extrême.

Cette attention aux surfaces altérées se prolonge dans plusieurs séries où interviennent le sablage, la recuisson ou le dépôt. Les Martyrs, issus de plaques marquées par des inscriptions ou des graffitis anciens, explorent la possibilité de traduire ces traces dans la céramique ou la pierre. Une pièce en marbre, dont la surface a été travaillée par sablage, témoigne de cette recherche d’une finesse que la gravure mécanique ne permettrait pas d’atteindre. De même, les miroirs sablés produisent des "dessins de poussière" : à l’aide d’une sableuse, de corindon et de réserves en silicone, l’artiste compose des surfaces ambiguës, oscillant entre salissure et apparition, entre effacement et inscription, dans la "chair" même du matériau.

Un autre ensemble de pièces, intitulé Neige, repose sur un procédé que l’artiste décrit comme un "dépôt" de plâtre. Saupoudré sur des surfaces humides en couches successives, le matériau se cristallise en temps réel, générant des formes gracieuses, presque nuageuses. L’usage d’un plâtre synthétique plus résistant permet de stabiliser ces structures autoformées, qui se sédimentent sur des supports récupérés par l’artiste, tels que des aciers torsadés et des reliques de chantier, issus de gestes et de mouvements beaucoup plus brutaux. Ces pièces, presque discrètes, participent d’une volonté d’en préserver une certaine qualité de silence, comme celui qui s’installe après une nuit d’averses neigeuses...

Cette économie de moyens se retrouve également dans un dispositif lumineux. Un simple bambou fendu (Jour, 2025) produit une lumière intense qui semble émaner de la matière elle-même. Le soin apporté à la dissimulation des éléments techniques rejoint une préoccupation constante chez Linda Sanchez : maintenir une forme d’évidence visuelle, où chaque projet suit une logique formelle, un processus de gestes qui fabrique une forme d’esthétique de la "déduction". Ce renversement est essentiel : les gestes se dépouillent pour n’en garder que l’essentiel, les dialogues avec la matière s’accomplissent sans compromis. Rien n’est inutilement compliqué : les ingrédients sont sous nos yeux, manifestes. Linda Sanchez est une architecte sincère.

L’exposition laisse aussi place à des expérimentations encore en suspens, comme une photographie de palmier étirée numériquement, où la trame se densifie jusqu’à produire une ambiguïté entre erreur et geste intentionnel. Ces ouvertures témoignent d’un travail en cours, attentif aux résonances entre l’image et la sculpture, une possibilité de faire coexister des régimes d’expression différents.

Rotations, dépôts, transparences, opacités, contrôles, accidents... Linda Sanchez poursuit une recherche qui engage autant les savoir-faire que nos façons d’y prêter attention. Chaque pièce est un élément de vocabulaire, une clé de lecture de la grammaire plastique que l’artiste ne cesse d’élargir, pour poser de nouvelles sensations sur le monde.

Gaël Charbau


BIOGRAPHIE EN QUELQUES DATES

Né en 1983 à Thonon-les-Bains.
Vit et travaille à Marseille. 


2006 Diplômée de l’École supérieure d’art Annecy Alpes. 
2007 Exposition personnelle à Angle art contemporain de Saint-Paul-Trois-Châteaux Hors-les-murs de l’Institut d’Art Contemporain, Villeurbanne.  
2014 Prix Bullukian, avec l’exposition Incidents de surface à la Fondation Bullukian à Lyon. 
2015 Résidence à la Casa de Vélasquez à Madrid, Espagne.  
2017 Lauréate du Prix Révélations Emerige.
2018 Prix découverte des amis du Palais de Tokyo; première exposition à la Galerie Papillon. 
2019 Participe à Futur, ancien, fugitif, exposition dédiée à la scène française au Palais de Tokyo, Paris. 
2021 Participe à la Biennale internationale de Saint-Paul-de-Vence. 
2022-2023 Participe à Filiation 2 à l’Espace de l’Art Concret à Mouans-Sartoux.
2024 Lauréate du programme des Résidences d’artistes de la Fondation d’entreprise d’Hermès Cristallerie Saint-Louis. 
2025 BOG25 Bienal International de Arte y Ciudad, Bogota, Colombie, Les Bousillés, La Capsule du Centre Pompidou-Metz, en partenariat avec la Fondation d’entreprise Hermès. 
2026 Pirouettes, 3ème exposition personnelle à la Galerie Papillon. 


PARMI LES COLLECTIONS

Fonds national d’art contemporain - Collection du Cnap, Frac Sud, IAC - Institut d’art contemporain, Villeurbanne - Frac Rhône-Alpes.