Télécharger le communiqué de presse 

Focus_Dietman_DNAF_2022_1_jcLett_NET.jpg


Erik Dietman

Je n’ai pas vraiment de langue ni de style, tout ce que je fais sort de mon moi à moi, mois après mois
26 novembre 2022 - 14 janvier 2023

Cette année 2022 marque les 20 ans de la mort d’Erik Dietman. Nous lui consacrons une nouvelle exposition personnelle.
28 ans après avoir été la commissaire de son exposition monographique au Centre Pompidou, 
Catherine Grenier nous a fait le plaisir d’écrire un texte amical qui évoque la mémoire de l’artiste.

Les cocus du vieil art moderne

La personnalité de Erik Dietman est fascinante par son originalité paradoxale : cette façon bien à lui d’être à la fois un farouche anti-traditionaliste et d’apprécier comme fondamentale la maitrise du dessin, ou d’évoluer dans les milieux et les débats intellectuels tout en maniant l’humour potache et l’autodérision. Dietman était l’un des rares artistes de sa génération à oser avouer qu’il estimait l’art de Salvador Dalí. Rien d’étonnant si l’on considère la licence et le goût de la provocation dont témoignent ses propres œuvres, en particulier dans le rapport tonitruant qu’elles entretiennent avec l’histoire des avant-gardes. "Dali est un grand écrivain, clamait-il : relisez Les cocus du vieil art moderne…" Un titre bien fait pour lui plaire, en effet, à lui dont les périodes successives peuvent être lues comme des commentaires de l’art moderne exprimés à la façon de Jérôme Bosch… N’ayant de cesse de brouiller les pistes et alliant un fond très solide d’érudition à un esprit carnavalesque, il déclarait à qui voulait l’entendre : "ce sont les mauvais tableaux qui sont les bons". 


Personnalité à part, - de celles qu’on appelle "inclassables" -, Dietman n’a jamais renoncé à la radicalité caractéristique des avant-gardes. Mais il s’autorisait la plus grande fantaisie et une totale liberté, dans ses jugements comme dans son œuvre. "Dans les bons tableaux de Dalí, il y a vingt-cinq images différentes", applaudissait-il. Lui aussi cultivait ce foisonnement d’images protéiformes, ne détestait pas l’équivoque des formes molles et était friand d’analogies culinaires... Présent dans la sculpture, son intérêt pour les images doubles et les multiples sous-entendus s’exprimait tout particulièrement dans ses dessins. Opus, Oh puce, aux Puces constitue ainsi un remarquable ensemble de 280 dessins double face qui s’enchainent les uns aux autres comme une longue phrase à multiples rebondissements.  Un intarissable poème en forme de journal illustré, qui capte ces petits moments où l’esprit créatif s’anime, s’éteint, rebondit, s’égare, retrouve le fil… Il y décline une série de notations à son image : inventives, burlesques, cocasses, parfois sur le fil du rasoir, fragiles, grinçantes, puis souriantes et tendres. 


Dietman était un géant à l’embonpoint décomplexé, un volcan qui, sous la pression de ses émotions et de ses angoisses, pouvait entrer en éruption d’un moment à l’autre, mais aussi une intelligence fine et exigeante, et tout cela infuse dans l’ensemble de son œuvre. "J’aime rendre hommage à des attitudes", expliquait l’artiste pour justifier son exigence de cohérence, et même de symbiose, entre la personnalité de l’artiste et son œuvre. C’est à ce titre qu’il pouvait être ami avec des créateurs aux esthétiques aussi différentes que celles de Roman Opalka et de Roland Topor, et admirer à la fois Rabelais, Joyce, Duchamp, Picabia et Dalí. De ce dernier, Dietman sauvait même de l’enfer "le Dalí gâteux", en lançant avec insolence : "Devenir gaga, c’est quand même la grande œuvre, j’attends ce moment avec impatience ! "L’artiste s’est éteint avant d’avoir atteint ce moment, mais il avait déjà conçu sa grande œuvre, modelée pour nous à partir de la matière brute de sa vie, de ses expériences et de son imaginaire.

Catherine Grenier